04 décembre, 2006

L'EXTRÊME-ONCTION AVANT LE PARADIS DES DICTATEURS


ILLUSTRATION

Augusto Pinochet est entre la vie et la mort. L'ancien dictateur, qui a fêté il y a moins d'une semaine ses 91 ans, a reçu hier l'extrême-onction. Dans la nuit de samedi, il a fait un infarctus du myocarde qui a généré un oedème pulmonaire. Immédiatement transféré à l'hôpital militaire de Santiago, il a subi une angioplastie coronarienne.


Malaises douteux. Si le général avait déjà reçu l'extrême-onction dans le passé, son état de santé est, cette fois, réellement alarmant. Ses malaises cardiaques, ces dernières années, avaient été mis en doute. Ils se produisaient toujours au moment d'importantes décisions de justice. Les avocats de Pinochet le disaient dément, donc incapable d'affronter un procès. Les derniers examens médicaux avaient prouvé sa parfaite santé mentale. Depuis, il n'avait plus été question d'hospitalisation d'urgence.
Les familles de disparus et d'exécutés sous la dictature ne se réjouissent pas : la mort de l'ancien dictateur, qui cumule plus de 300 plaintes à son encontre, serait, pour elles, une mauvaise nouvelle. Ces derniers mois, l'étau de la justice semblait se refermer sur l'ex-général. Il est mis en examen dans quatre affaires de violations des droits de l'homme commises sous la dictature (1973 et 1990) et une affaire de fraude fiscale et de corruption. Il y a une semaine, le juge Victor Montiglio l'avait assigné à résidence après l'avoir mis en examen pour la détention forcée et l'homicide de deux anciens gardes du corps de Salvador Allende. Leur assassinat avait fait partie de la Caravane de la mort, ce commando militaire qui a sillonné le Chili dans les semaines qui ont suivi le coup d'Etat du 11 septembre 1973 pour liquider les opposants.

Non-lieu.
Si Pinochet meurt, toutes les poursuites lancées contre lui depuis 1998 aboutissent au non-lieu. L'ancien dictateur aurait alors fini ses jours dans son lit, sans jamais avoir été condamné. A qui la faute ? «A la lenteur de la justice et à la stratégie des avocats de la défense de Pinochet, qui ont toujours cherché à faire piétiner les procès», explique Nibaldo Mosciatti, journaliste à la radio Bio-Bio, la station qui a fait connaître, grâce à un auditeur, l'infarctus du général. «Les gouvernements démocratiques n'ont jamais voulu que soit jugé Pinochet. Peut-être avaient-ils peur de lui lorsqu'il avait encore du pouvoir. Peut-être la démocratie a-t-elle été conditionnée par un accord passé promettant que jamais il ne serait condamné.» Les procédures lancées contre Pinochet sont toutes venues de l'étranger. «C'est avec son arrestation à Londres, en 1998, qu'il a commencé à être inquiété par la justice. Car la même année, lorsque l'avocat chilien des droits de l'homme Eduardo Contreras et la secrétaire générale du Parti communiste Gladys Marin ont déposé plainte contre lui, tous se sont moqués d'eux.» En 2004, un rapport du Sénat américain met le doigt sur la richesse injustifiée des Pinochet, aujourd'hui évaluée à plus de 27 millions de dollars.

Discrétion.
Les familles de disparus refusent des funérailles d'Etat pour l'ex-dictateur, qui fut aussi président autoproclamé. Lors de sa campagne électorale, Michelle Bachelet s'y était engagée. La Présidente et son gouvernement sont restés jusqu'ici plutôt silencieux. La gauche ne s'est pratiquement pas exprimée, tandis que la droite, attachée dans le passé à l'ancien dictateur, s'est faite plutôt discrète. Nibaldo Mosciatti explique : «Augusto Pinochet est déjà mort sur la scène politique.»

En 2003, trente ans après le coup d'Etat, les images d'archives critiques à l'égard de l'ancien dictateur apparaissent pour la première fois sur les écrans chiliens. Un an plus tard, le scandale de la richesse du clan Pinochet éclate. L'année passée, le rapport Valech démontre que les tortures commises sous la dictature ont été massives et systématiques. Les sympathisants de Pinochet ne sont plus qu'une poignée.

Il y a moins d'une semaine, une centaine de nostalgiques se regroupaient pour fêter l'anniversaire de leur «président». Souriant, Pinochet les remerciait devant sa riche demeure de la Dehesa, un quartier chic de Santiago. Les mêmes étaient réunis hier devant l'hôpital militaire de la capitale. Ils étaient bien seuls.

Par Claire MARTIN correspondante